Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III, page 1 by Antoine Vincent Arnault

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s.

Le jour commençait à poindre quand nous sortîmes de Paris. Nous étions dans la plus belle saison de l'année, mentre april e maggio, dirait le Tasse. Le printemps rhabillait les arbres, ressuscitait les fleurs, rafraîchissait la verdure, ravivait la nature entière. Je parcourais un pays que j'avais traversé l'année précédente, mais dans la mauvaise saison; je ne m'y reconnaissais plus. La monotonie qui avait affligé mes regards était remplacée par une série non interrompue de tableaux variés à l'infini. Quoi de magnifique comme la forêt de Fontainebleau! Quoi de riant comme le paysage à travers lequel on roule entre Nemours et Montargis! Je revois encore les eaux limpides qui s'échappent de ces bosquets, et surmontant leurs digues, s'épanchent en cascades dans les prairies verdoyantes qui bordent la route. Ces lieux-là me semblaient avoir été décrits par le chantre de la Jérusalem. Ces eaux si pures sont celles de l'Oronte; ces frais bocages sont nés sous la baguette d'Armide, et je croyais, en les regardant, entendre les accens les plus mélodieux que Gluck ait modulés. Nous traversâmes trop rapidement ces délicieuses contrées.

À Roanne, où nous étions arrivés avec la vitesse de l'éclair, il fallut s'arrêter un moment. Grossie par la fonte des neiges, la Loire coulait avec une effrayante rapidité. Le service du bac était interrompu. Les bateliers assuraient que de vingt-quatre heures on ne pourrait le rétablir. À les entendre, il y aurait péril de la vie pour quiconque entreprendrait ce trajet tant que durerait cette crue, qui de minute en minute s'accroissait encore.

«Raison de plus pour passer à l'instant», dit Leclerc pour qui les minutes avaient la valeur d

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