Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III, page 159 by Antoine Vincent Arnault
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quait pour compléter sa douzaine. Un jour on le lui apporte à sa toilette: «Madame, lui dit le brocanteur, voilà votre Titus, ou votre Néron, votre empereur.--Un empereur, cela! dit-elle à Allard; qu'en pensez-vous?--Je pense que c'est un empereur, s'il y en a un qui ressemble à Arnault.--C'est ce que je pense aussi. Tâchez donc de me trouver une autre tête, dit-elle au marchand. Je garde néanmoins celle-ci, mais ce n'est pas pour moi.» On sait le reste.
J'aime à raconter ce fait; il signale à la fois un bon coeur et un esprit aimable. Mais par quel hasard étais-je ainsi devenu objet de commerce? Mon cicerone manquait d'ordre. Dans un pressant besoin peut-être aura-t-il fait monnaie de ma tête, et, de revendeur en revendeur, je serai passé entre les mains de celui qui a eu de moi plus que je ne valais.
Quoi qu'il en soit, ma femme possède ces deux portraits, qui ne se ressemblent guère, mais qui, dit-on, me ressemblent, et sont venus de Naples se rejoindre à Paris dans le même écrin par des chemins bien différens.
Il y avait long-temps que j'avais rompu tout rapport avec l'ambassadeur, quand on m'apporta une lettre de sa part. Cette lettre venait de Corfou. Elle était de Digeon, qui m'envoyait un arrêté par lequel le général Bonaparte me chargeait d'une mission auprès du bey de Maïna, et pour laquelle il m'adjoignait un médecin corse nommé Stephanopoli, Grec d'origine. Cette mission, sous l'apparence de répondre aux prévenances des Maïnotes, pouvait bien avoir pour but de préparer l'émancipation future de l'ancien Péloponèse. Le concours de Stephanopoli m'eût été d'autant plus utile à cet effet, que j'ignorais absolument le jargon des descendans d'Agésilas et de Lycurgue, qui lui étai